Race, nation, classe,
Les identités ambiguës
Étienne BALIBAR, Immanuel WALLERSTEIN




Ce livre, devenu un classique depuis sa première édition en 1988, est d'abord une contribution à la discussion d'un des plus graves problèmes de notre temps : pourquoi, cinquante ans après la défaite du nazisme, trente ans après la décolonisation et la reconnaissance des droits civiques aux Noirs américains, le racisme est-il en progression dans le monde ? La thèse soutenue ici est qu'il ne s'agit ni d'un épisode, ni d'une survivance, ni d'un préjugé, mais d'un rapport social indissociable des structures mêmes de ce monde : le complément intérieur de l'universalisme « bourgeois ». Ce livre est ensuite un dialogue entre deux auteurs, historien et philosophe, américain et français, chacun représentant à sa façon un courant et une expérience de rencontre entre la recherche théorique et l'activité militante au cours des trente dernières années. D'un texte à l'autre, les divergences se redistribuent, les convergences se dégagent en vue de l'analyse des conflits sociaux de demain, dans l'espace de la politique-monde où la crise de la forme nation s'accompagne de la flambée du nationalisme. Enfin ce livre est une tentative pour avancer sur les questions qui ont été traditionnellement les points faibles de la conception marxiste de l'histoire, et qui peuvent devenir les points forts de sa refonte, après Braudel, après Althusser l'espace du capitalisme périphérique, l'idéologie dominante.


Immanuel WALLERSTEIN :

Wallerstein débuta sa carrière en tant qu’expert des affaires postcoloniales africaines, la vaste majorité de ses travaux étant entièrement dédiée à ce sujet jusqu’au début des années 70, lorsqu’il commença à se distinguer comme historien et théoricien de l’économie mondiale capitaliste au niveau macroscopique. Sa très précoce critique du capitalisme mondial et son support des « mouvements anti-systémiques » firent de lui, au même titre que Noam Chomsky et Pierre Bourdieu, l’éminence grise du mouvement altermondialiste.


L’un des aspects de ses travaux pour lequel Wallerstein mérite d’être reconnu est d’avoir anticipé l’aggravation du conflit nord-sud en pleine période de guerre froide. Wallerstein rejeta complètement la notion de « Tiers-Monde » et affirmait qu’il n’existait qu’un seul monde connecté par un réseau complexe de relations d’échanges économiques. Pour lui, il s'agit d'une «  économie-monde»[1], ou «système-monde» (qui historiquement comprenait les nations-États et non pas limité aux nations-États), dans laquelle la dichotomie du capital et du travail et l’accumulation du capital par des agents en concurrence se traduisent par des contradictions.

Wallerstein situe l’origine du « système-monde » moderne dans l’Europe du Nord-Ouest du XVIe siècle. Ce qui était initialement une simple avance sur l’accumulation du capital en Grande-Bretagne et en France, dû à des circonstances politiques spécifiques à la fin de la période féodale, déclencha un processus d’expansion graduelle qui aboutit à un unique réseau mondial (ou système d’échange économique) qui existe encore aujourd’hui. Un développement important se déroula pendant l’ère de l’impérialisme, qui mit virtuellement le monde entier en contact avec l’économie capitaliste européen.

Le « système-monde » capitaliste est loin d’être homogène, que ce soit culturellement, politiquement ou économiquement parlant. Il est en effet caractérisé par des disparités fondamentales dans le développement culturel et social et par une distribution inégale du pouvoir politique et du capital. À la différence des théories en faveur de la mondialisation et du capitalisme, Wallerstein ne conçoit pas ces différences comme de simples résidus ou irrégularités qui peuvent et seront effacées à mesure que le système évoluera de façon globale. Bien plus encore, selon lui, la division actuelle du monde en noyau, semi-périphérie et périphérie est une caractéristique propre du système-mondial. Les régions qui sont demeurées à l’écart du « système-monde » y demeurent en tant que périphérie. Il y a une division du travail fondamentale et institutionnelle entre le cœur et la périphérie : tandis que le cœur a un niveau de développement technique de haut niveau et des produits manufacturés de haute complexité, le rôle de la périphérie se limite à celui d’apporter les matières premières, des produits agricoles et de la main-d’œuvre bon marché aux acteurs en croissance du noyau. L’échange économique entre le cœur et la périphérie est inégal : la périphérie est obligée de vendre ses produits à bas prix mais doit acheter les produits du noyau au prix fort. Cette inégalité, une fois établie, tend à se stabiliser en raison de contraintes quasi-déterministes. Les situations du noyau et de la périphérie ne sont en revanche pas déterminées et attribuées de façon rigide à certaines zones géographiques : elles sont en fait relatives l’une et l’autre et se déplacent. Il existe une zone appelée semi-périphérie qui agit en tant que périphérie par rapport au noyau et comme noyau par rapport à la périphérie. À la fin du XXe siècle, cette zone pourrait comprendre l’Europe de l’Est, la Chine et le Brésil par exemple.

Comme l’a récemment démontré Naomi Klein, avec l’exemple des « ateliers de sueur» des nations développées, la périphérie, la semi-périphérie et le noyau peuvent aussi coexister de très près dans une même zone géographique

L’un des effets de l’expansion du « système-monde » est l’augmentation continuelle de la marchandisation des choses, y compris la main-d’œuvre humaine. Les ressources naturelles, les terres, la main-d’œuvre mais également les relations humaines se font peu à peu arracher leur valeur « intrinsèque » et sont transformés en marchandises sur un marché qui dicte leur valeur d’échange....


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